BARBADE, GUADELOUPE : LORSQUE LA QUESTION STATUTAIRE REFAIT SURFACE

Le 30 novembre 2021, la Barbade fait officiellement ses adieux à la Couronne britannique, cinquante-cinq ans jour pour jour après la proclamation de son indépendance en 1966. La nation insulaire barbadienne rejoint son voisin trinidadien, ayant effectué la même démarche quelques années plus tôt.

Au-delà d’un simple divorce constitutionnel, c’est l’affirmation statutaire et identitaire de la nation barbadienne qui est soulignée. Le facteur identitaire est, une fois de plus, le moteur voire l’essence de la création d’un État-nation au sein du bassin caribéen. La Barbade souhaite affirmer sa différence, son identité propre.

Cependant, cet événement historique laisse perplexe la monarchie britannique, craignant de voir un effet domino se produire. Non loin de là, les Antilles françaises et plus précisément la Guadeloupe se retrouvent une fois de plus face à l’éventualité d’une évolution statutaire majeure évoquée par Sébastien Lecornu, ministre des outre-mer, relançant ainsi le débat autour de l’autonomie.

Les raisons du divorce

Annoncé en septembre 2020 lors d’un discours prononcé par Sandra Mason, 72 ans, gouverneure de la Barbade de 2018 à 2021 et désormais Présidente de l’État insulaire, le départ le l’État insulaire de la monarchie britannique ne fut pas une surprise. Pour Mia Mottley, Premier ministre, il s’agit de rompre définitivement avec le passé colonial ajoutant le souhait des citoyen.ne.s de voir un.e Barbadien.ne. à la tête du pays.  Cette étape ultime vient renforcer le niveau de confiance acquis au fil des années, notamment par une émancipation identitaire pleine et entière.

“Le temps est venu de laisser complètement derrière nous notre passé colonial (…). C’est logiquement l’étape suivante : nous allons vers notre pleine souveraineté » manquant ainsi « l’affirmation suprême de la confiance en qui nous sommes et en ce dont nous sommes capables » – Mia Mottley, Premier ministre barbadien

L’élection de Mme Mason au poste de présidente de la République de la Barbade signe la fin du mandat de la reine Elizabeth II. Ceci fut possible grâce un vote de la chambre des députés le 29 septembre 2021 permettant une « modification de la Constitution léguée par le Royaume-Uni en 1966 », date de son indépendance. Jusque-là cheffe d’État officiel, la reine fut démise de ses fonctions laissant ainsi la souveraineté du pays au mains de l’ancienne gouverneure de l’État insulaire. Cette passation de pouvoir sonne une étape ultime dans l’émancipation de l’ile surnommée la « Petite Angleterre de la Caraïbe » (Little England en anglais) lui permettant de sortir sous la monarchie constitutionnelle[1].

Une émancipation identitaire et statutaire affirmée

Le processus d’émancipation ne date pas d’hier : « depuis 1998[2], les gouvernements successifs » de l’ile souhaitent une évolution statutaire notamment sous la gouvernance de l’ancien Premier ministre Owen Arthur.

« En 2005, la Barbade a abandonné le Conseil privé basé à Londres et a choisi la Cour de justice des Caraïbes basée à Trinidad comme cour d’appel finale. Puis en 2008, elle a proposé un référendum sur la question de devenir une république, mais il a été repoussé indéfiniment. ». Mais c’est depuis l’élection de Mia Mottley en 2018, première femme à occuper le poste de Premier ministre qu’un changement fut remarqué. Remportant les élections législatives, elle gagne ainsi la totalité des 30 circonscriptions « avec 70% du vote populaire » : de ce fait, elle a libre choix de faire changer le statut. À cette évolution, certains changements institutionnels sont à prévoir. Par exemple, « les forces de l’ordre appelées « Royal Barbados Police Force » vont devenir « Barbados Police Service ». Perçu comme étant un changement « symbolique », la nation insulaire compte toutefois rester au sein des pays membres du Commonwealth (au nombre total de 53) comme c’est le cas de son voisin trinidadien ou encore dominiquais.

C’est également une émancipation identitaire qui s’illustre au travers de cette évolution statutaire. En effet, « les questions de l’influence britannique et du racisme ont été déterminantes dans la décision de la Barbade de devenir une république, l’île étant encore marquée par l’héritage de plusieurs siècles d’esclavage ». Cette prise de décision fut notamment motivée par une réflexion décoloniale et notamment suite au « scandale Windrush de 2018 où des sujets britanniques d’origine caribéenne ont été détenus et, dans certains cas, renvoyés dans leur pays d’origine, car déclarés illégaux, malgré des promesses contraires faites par le gouvernement britannique » rompant ainsi le « lien de confiance pour nombre de jeunes Barbadien.ne.s ».

Aux douze coups de minuit le 30 novembre, la Barbade devient officiellement une république. La gouverneure générale désormais Présidente de la République, Mme Mason , a prêté serment: « Moi, Sandra Prunella Mason jure d’être fidèle et de porter une véritable allégeance à la Barbade conformément à la loi, avec l’aide de Dieu. » Quatre cents ans après l’arrivée des Britanniques marquée par les atrocités de l’esclavage et de la traite négrière, c’est dorénavant un État libre qui voit le jour.

« Nous sommes Barbadiens. Nous, le peuple, devons donner à la république de la Barbade son esprit et sa substance. Nous devons façonner son avenir. »  – Sandra Mason, Présidente de la République de la Barbade.

Le cas barbadien nous démontre que certains territoires sont toujours dans un processus de décolonisation où l’indépendance avec le pays colonisateur est recherchée. Non loin de là, le cas des Antilles françaises et certains territoires non souverains de la Caraïbe démontrent l’importance d’étudier cet enjeu, et ce dans un contexte postcolonial.

Évolution statutaire : et le cas guadeloupéen ?

Le 15 novembre dernier, la Guadeloupe est entrée dans une intensification d’un mouvement social ayant débuté depuis juillet 2021 à l’initiative des organisations syndicales de la Guadeloupe. Demandant principalement la non-application de l’obligation vaccinale du personnel soignant ainsi que des sapeurs-pompiers, la suspension des licenciements des salariés non vaccinés ou encore la mise en place de moyens logistiques supplémentaires dans le domaine de la santé, la question statutaire a refait son apparition au cours des débats. C’est au travers d’un discours télévisé prononcé le vendredi 26 novembre par Sébastien Lecornu, ministre des Outre-mer, que l’autonomie refait surface et ce, à la surprise générale se disant ainsi « prêt » à discuter avec la Guadeloupe sur une possible évolution statutaire majeure.

« Certains élus ont posé la question en creux de l’autonomie, par rapport à son statut actuel de département-région d’outre-mer […]. La Guadeloupe pourrait mieux se gérer d’elle-même. Ils souhaitent moins d’égalité avec l’Hexagone, plus de liberté de décision par les décideurs locaux. Le gouvernement est prêt à en parler ». Or, la question de l’autonomie ou de l’indépendance n’a jamais été au cœur des revendications proposées par les différentes organisations syndicales. De plus, il n’a jamais été question de demander « moins d’égalité avec l’Hexagone » comme l’affirme le ministre des outre-mer, c’est le contraire à savoir plus d’égalité (égalité de traitement) qui est demandée depuis des années et notamment depuis l’application de la loi du 19 mars 1946 dite « loi de départementalisation » et notamment un droit à la différenciation.

Au-delà d’une simple crise sanitaire, c’est donc la résurgence d’une crise sociale marqué par des problématiques inhérentes à la Guadeloupe depuis des années : scandale du chlordécone, gestion de l’eau potable, déscolarisation, chômage très important notamment chez les jeunes, critique de la vie chère, précarité, rénovation des infrastructures, etc. Autant de problématiques, et certaines touchant directement les compétences des élus locaux, jusque-là non résolues.

L’autonomie est-elle donc véritablement une solution à la crise que traverse l’archipel guadeloupéen ?

La notion d’autonomie s’attache à celle de la « domiciliation du pouvoir » ou encore la notion de « décentralisation autonomique », notion développée par Mr Pierre-Yves Chicot, avocat et maitre de conférence en droit public. Faisant suite à la « loi NOTRe, la Nouvelle Organisation Territoriale de la République et promulguée le 7 août 2015, cette loi confie de nouvelles compétences aux régions et redéfinit celles attribuées à chaque collectivité territoriale ». À la suite d’une révision constitutionnelle datant du 28 mars 2003, les Guadeloupéen.ne.s ont pu se prononcés au travers d’une consultation populaire le 7 décembre de la même année sur une éventuelle évolution institutionnelle. Mais, 72% des suffrages exprimés ont souhaité « demeurer une région monodépartementale » excluant ainsi toute possibilité d’une évolution statutaire et institutionnelle. Ce choix en faveur du statu quo s’explique entre autres part des facteurs politiques, économiques ou encore géographiques. La loi de décentralisation de 1982 ainsi que la révision constitutionnelle de 2003 facilitent un peu plus l’application une décentralisation des pouvoirs. Mais, il serait important de prendre en compte le facteur identitaire dans le choix des Guadeloupéen.ne.s à maintenir une relation étroite avec la France. Cette complexité identitaire prise entre la francité, la créolisation, la créolité ou encore la négritude à un impact sur l’avenir politique guadeloupéen.

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Autonomie ? Indépendance ? Statu quo ? L’évolution statutaire des Antilles françaises refait surface sur la scène politique guadeloupéenne dans un contexte social électrique. Toujours est-il que parler d’un changement politique majeur pour la Guadeloupe équivaut à effectuer un travail d’éducation et de conscientisation. C’est panser les blessures liées à la colonisation, la traite négrière. C’est prendre conscience des relents de la colonisation et son impact sur la construction sociétale guadeloupéenne (et caribéenne), sur le développement politique et économique. C’est étudier en profondeur la notion d’autonomie et sa différence avec la notion d’indépendance. C’est aussi prendre conscience de ce qu’est l’identité guadeloupéenne pour penser à un projet politique et sociétal commun.

Car, finalement, comment définir un.e Guadeloupéen.ne ? Quelle est cette mémoire collective qui nous unit ? Les traditions, coutumes, monuments qui permettraient de définir une identité collective guadeloupéenne ?

Qui sommes-nous ?

Sources bibliographiques :  

AFP. « Après la Barbade, la crainte d’un effet domino pour la monarchie britannique ». Le Journal de Montréal. Consulté le 29 novembre 2021. https://www.journaldemontreal.com/2021/11/29/apres-la-barbade-la-crainte-dun-effet-domino-pour-la-monarchie-britannique.

Guadeloupe la 1ère. « De la “domiciliation du pouvoir” à l’autonomie : le complexe des acteurs politiques de la Guadeloupe ». Consulté le 30 novembre 2021. https://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/de-la-domiciliation-du-pouvoir-a-l-autonomie-le-complexe-des-acteurs-politiques-de-la-guadeloupe-1166314.html.

ICI.Radio-Canada.ca, Zone International-. « La Barbade dit adieu à la couronne britannique et devient une république ». Radio-Canada.ca. Radio-Canada.ca. Consulté le 30 novembre 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1843663/barbade-devient-republique-couronne-britannique.

Martinique la 1ère. « La Barbade change de statut pour devenir une République, le 1er décembre 2021 ». Consulté le 29 novembre 2021. https://la1ere.francetvinfo.fr/martinique/la-barbade-change-de-statut-pour-devenir-une-republique-le-1er-decembre-2021-1118101.html.

Le Devoir. « La Barbade dit adieu à la monarchie ». Consulté le 30 novembre 2021. https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/650805/la-barbade-dit-adieu-a-la-monarchie.

RCI. « La Barbade en voie de devenir une République ». Consulté le 29 novembre 2021. https://www.rci.fm/deuxiles/infos/Caraibes/La-Barbade-en-voie-de-devenir-une-Republique.

Le Devoir. « La France envisage de donner une forme d’autonomie pour la Guadeloupe ». Consulté le 29 novembre 2021. https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/650385/la-france-envisage-de-donner-une-forme-d-autonomie-pour-la-guadeloupe.

Laurence, Jean-Christophe. « Barbade: Vers la République, symbole d’émancipation ». La Presse, 27 novembre 2021, sect. Caraïbes. https://www.lapresse.ca/international/caraibes/2021-11-27/barbade/vers-la-republique-symbole-d-emancipation.php.

« Meet di woman to be di first ever president of dis Caribbean nation ». BBC News Pidgin. Consulté le 29 novembre 2021. https://www.bbc.com/pidgin/world-58999892.

France 24. « Pourquoi la Barbade s’affranchit de la couronne britannique », 30 novembre 2021. https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20211130-commonwealth-pourquoi-la-barbade-s-affranchit-de-la-couronne-britannique.

Pruitt-Young, Sharon. « Barbados Elects a Woman as Its First President as It Moves toward Becoming a Republic ». NPR, 22 octobre 2021, sect. World. https://www.npr.org/2021/10/22/1048403692/barbados-president-woman-sandra-mason-republic.

« ​Reine Elizabeth II | l’Encyclopédie Canadienne ». Consulté le 30 novembre 2021. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/reine-elizabeth-ii.

« Une présidente pour la Barbade, devenue république ». La Presse, 21 octobre 2021, sect. Caraïbes. https://www.lapresse.ca/international/caraibes/2021-10-21/une-presidente-pour-la-barbade-devenue-republique.php.

Washington, Kareem SMITH avec Robin LEGRAND à. « Devenant une république, la Barbade dit adieu à la reine Élisabeth II ». La Presse, 29 novembre 2021, sect. Caraïbes. https://www.lapresse.ca/international/caraibes/2021-11-29/devenant-une-republique-la-barbade-dit-adieu-a-la-reine-elisabeth-ii.php.


[1] Lorsqu’un pays membre du Commonwealth est sous une monarchie constitutionnelle, la reine est chef d’État. « La Couronne détient le pouvoir de gouverner, mais son pouvoir est confié au gouvernement, qui dirige le pays au nom du peuple. La Couronne devient un pallier du gouvernement au-dessus des partis politiques, et elle détient certains pouvoirs comme l’élection du premier ministre, l’ouverture du Parlement, l’ouverture du Parlement et le déclenchement des élections. Les projets de lois adoptés par la Chambre des communes et le Sénat doivent recevoir la sanction royale avant d’être mis en vigueur. La Couronne est représentée par le gouverneur général au niveau fédéral et par le lieutenant-gouverneur au niveau provincial ».

[2] Les premiers débats autour d’une révision constitutionnelle datent de 1977 en nommant une commission de révision constitutionnelle (CRC).

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