LES LEVANTINS DE LA CARAÏBE: UNE INTÉGRATION RÉUSSITE (1ère PARTIE)


 « Les Syro-libanais sont le sixième peuple fondateur du peuple martiniquais » [1]. Voilà comment Raphaël Confiant[2] décrit, en une phrase, la communauté syro-libanaise martiniquaise (et antillaise de façon générale). S’ajoutant aux autres communautés déjà présentes au sein de l’espace caribéen, la communauté syro-libanaise, bien que discrète, a su s’intégrer de façon remarquable aux Antilles au fil des années. Originaire de Tartous, Hamas et Homs pour les Syriens et de Zghorta (près de Tripoli) pour les Libanais, ils s’installent pour la première fois en 1870 en Guadeloupe[3] dans un désir de construire une vie meilleure. Cette communauté a participé et, participe de façon non négligeable au développement économique (par la tenue de commerces), mais aussi au niveau politique et culturel de la région caribéenne.

Mais comment la communauté syro-libanaise s’est installée aux Antilles ? Quels sont les facteurs explicatifs de cette migration ?

Pour ce nouvel article pour Identités Caraïbes, il s’agit de revenir, au cours de cette première partie, sur les prémices de la migration syro-libanaise s’étendant sur une période de 150 ans. Cette migration s’étudie en cinq grandes phases distinctes où des facteurs internes et externes sont à prendre en compte : les conflits intercommunautaires (confessionnalisme), les crises économiques à répétition, la corruption, le népotisme, son statut d’État « tampon » et les relations diplomatiques avec ses voisins (Israël, Iran, Irak, Syrie…), les catastrophes naturelles et humanitaires.

Les différentes phases de la migration syro-libanaise aux Antilles (1870 à nos jours) et ses facteurs explicatifs

Certains chercheurs déterminent que les premières migrations datent des années 1850. Toutefois, la majorité d’entre eux s’accordent à dire que la première grande vague de migration vers le Nouveau Monde (Amérique) s’amorce à partir des années 1880. Cependant, dans le contexte caribéen, nous prendrons comme date de départ l’année 1870 marquant l’arrivée des syro-libanais sur le sol guadeloupéen[4].

  • 1ère phase : 1870[5]-1914

Les causes de cette première vague sont dues aux conflits internes et la crise économique affectant le Moutassarifat du Mont-Liban[6].

« Le Mont-Liban dans le Levant ottoman en 1914 ». Source: Wikipédia

Dépendant principalement de l’industrie de la soie, l’économie libanaise s’enfonce dans une crise économique majeure où une baisse de la demande des pays européens (notamment la France) et internationaux est observable. Également, le Mont-Liban se trouve en concurrence directe avec le Japon : les prix chutent. Pour tenter de maintenir la casse, le pays s’engage dans une transition économique et sociétale de grande ampleur : le passage d’une société agraire vers une société industrielle. Cependant, l’acquisition de nouvelles machines et le développement de nouvelles techniques pour répondre à la demande internationale n’y changeront rien : c’est la « crise de la soie ».

Également, Bassem Chit[7] démontre en quoi la relation entre l’industrie de la soie et l’émergence du confessionnalisme est un élément majeur dans l’explication de la première phase de migration. Pour lui, le développement de l’industrie de la soie se concentre principalement dans les « villages maronites du Mont-Liban, ayant commencé au XVIIe siècle ».

Il ajoute : « Les structures et relations de production féodales disparaissaient lentement tandis qu’une bourgeoisie [chrétienne maronite] naissante, dont la richesse provenait de l’industrie de la soie et du commerce, gagnait un contrôle plus important des ressources économiques du Mont Liban. De ces types de développements au niveau des classes dirigeantes, il résulta un discrédit pour le système de production féodal [tenu par les Druzes] jusqu’alors dominant : le début du XIXe siècle vit plusieurs révolutions paysannes brutalement réprimées par les seigneurs féodaux ». Il faudra l’intervention militaire française, britannique, de la Russie et de la Prusse pour cesser les affrontements entre les deux communautés. Ainsi, le développement économique dû à l’industrie de la soie crée des inégalités entre les chrétiens maronites (principalement bénéficiaires) face aux Druzes.

Mais alors, pourquoi un tel intérêt pour les chrétiens maronites ? L’auteur semble y avoir trouvé une explication : « […] Une telle compréhension de l’histoire conduisit l’investissement capitaliste européen au Liban à se concentrer dans la communauté qu’ils considéraient comme la plus proche de l’Europe par ses traditions culturelles et religieuses : les maronites (chrétiens catholiques reconnus par le pape Hormisdas depuis le 10 février 518) ». 

De ce fait, le choix pour les investisseurs européens pour la communauté maronite dans le développement de l’industrie de la soie (notamment pour ses similitudes religieuses et culturelles) entraine, in fine, des inégalités économiques entre les communautés et laisse apparaître des tensions. Cette intervention aura des conséquences sur le devenir et la création de la société libanaise marquée, entre autres, par le confessionnalisme ou encore par l’émergence d’une petite bourgeoisie (de confession maronite) détenant en grande partie l’économie du pays.

Intervention européenne dans l’industrie de la soie au Mont-Liban et ses conséquences
  • 2ème phase : 1915-1945

Nous sommes en 1915 et la Première Guerre mondiale a débuté un an plus tôt[8]. Nous avons vu précédemment que la crise de la soie accompagnée de conflits intercommunautaires furent responsables de la première vague de migration. Étant sous la domination de l’Empire ottoman, ce dernier doit contenir toutes nouvelles tensions comme le souligne François El Bacha pour Libanews.com. Malheureusement, un nombre de décisions pris par l’Empire ottoman aura de grandes conséquences entrainant la Grande famine du Mont-Liban de 1915 : « En 1915, les autorités ottomanes décident de réquisitionner les réserves alimentaires ainsi que les récoltes pour nourrir leurs troupes sur place. Au blocus maritime des forces de la Triple-Entente[9] rejointe par l’Italie, s’ajoutent un blocus terrestre imposé par Jamal Pacha[10] et les troupes allemandes présentes sur place ».

Également, des catastrophes naturelles (invasion de sauterelles ayant un impact sur les récoltes) viennent se greffer à la situation. L’économie libanaise s’aggrave : l’Empire ottoman décide en 1916 de « remplacer la Livre turque en or par l’émission de papier. Ainsi, le territoire connaitra une augmentation rapide des prix. Les prix des denrées alimentaires seront multipliés par 27, bien au-delà des capacités financières de nombreuses personnes » provoquant une crise monétaire.

Malgré les efforts menés par la diaspora libanaise se trouvant à l’étranger, la Grande famine débuta. La présence de la malaria, du typhus, de l’insalubrité, le manque d’hygiène et de la misère sont autant d’éléments venant alourdir le nombre de victimes. On estime le nombre de décès entre 100 000 à 300 000 pour une population, à l’époque, de 500 000 habitants. La plupart des corps seront enterrés dans des fosses communes. La Grande famine prendra fin en 1918, début 1919 avec la fin de la Première Guerre mondiale et la victoire des Alliés. Le blocus est levé permettant un réapprovisionnement progressif de denrées alimentaires.

Par la suite, le Mont-Liban se trouvera sous mandat français à partir du 25 juin 1920, mandat mis en place par la Société des Nations (SDN)[11] déterminant le point de départ vers le processus d’accession à l’indépendance : c’est la formation de L’État du Grand Liban.

Mandat pour la Syrie et le Liban signé à Londres le 12 août 1922. Source: Wikipédia

Malgré le retour d’une partie de la diaspora libanaise entre 1924-1927 sur le territoire dû, entre autres, aux restrictions d’immigration des États-Unis, la seconde vague de migration se poursuit. De nouveaux affrontements entre les chrétiens maronites et les Druzes en 1925 pousseront de nombreux Libanais à fuir de nouveau le territoire et à procéder au rapprochement familial[12].

Quelques années plus tard, le 22 novembre 1943, le Liban gagnera son indépendance. 

  • 3ème vague : 1943-1975

L’évolution statutaire et institutionnelle du Liban, nouvel État indépendant a permis un ralentissement de la migration. Cependant, des facteurs internes comme la hausse des prix, l’instabilité politique, mais également un fort taux de chômage pousseront une partie de la population à émigrer vers l’étranger. Toujours selon le Middle East Institute, « la crise du canal de Suez de 1956, les deux coups d’État ratés [en juin 1949 et décembre 1961] du Parti social nationaliste syrien[13] ou Parti populaire syrien (PPS), la guerre des Six Jours de 1967, mais également les affrontements réguliers d’Israël dans le sud du Liban pour contrecarrer les attaques des militants palestiniens (palestinian fedayeen) issus du mouvement national palestinien » sont autant de facteurs alimentant la troisième vague de migration. Malgré un pic observé en 1973-1974, cette troisième vague est moins importante que les deux premières observées.

  • 4ème vague : 1975-1990

Cette période correspond à la guerre civile où environ un million de Libanais fuirent le pays. Environ « 150 à 250 000 morts » sont à dénombrer. À nouveau, des facteurs internes et externes sont à prendre en compte.

  • L’institutionnalisation du confessionnalisme : selon Hervé Amiot pour lesclesdumoyenorient.com, les tensions intercommunautaires augmentent de jour en jour expliquant l’institutionnalisation du confessionnalisme comme solution afin d’éviter de nouveaux conflits.
  • Le chehabisme : pour dépasser les clivages intercommunautaires, le président de l’époque Fouad Chehab impose « une politique volontariste économique centralisatrice ». On constatera un fort développement économique permettant au Liban de se diriger vers la modernisation (on parlera d’ailleurs de « modernisation accélérée »), au détriment de l’élite perdant une partie de ses avantages. Le Liban est surnommé, à l’époque, la « Suisse du Moyen-Orient ».
  • La montée des oppositions en 1975 : les tensions intercommunautaires et la détention du pouvoir entre les mains d’une élite de confession maronite ne font qu’exacerber les tensions déjà bien visibles. Ce scénario donne l’impression d’un déjà vu avec les affrontements de 1840-1860 et ceux de 1925 entre les chrétiens maronites face aux Druzes. Parallèlement, le président Chehab légalise « la présence des forces palestiniennes (Organisation de libération de la Palestine – OLP) sur le territoire libanais à la suite des accords du Caire en 1969 ». Selon Amiot, cette présence va « accentuer les clivages entre les partis et les groupes confessionnels libanais ». Il ajoute : « Une grande opposition se dessine d’abord. Le Mouvement national se créé, réunissant musulmans, Druzes, certains chrétiens. Il défend les Palestiniens. En face, la majorité des chrétiens forme le Front libanais. Mais le conflit ne peut être réduit à une opposition simpliste chrétiens/musulmans. Il existe de multiples factions qui s’opposent, si bien que les repères se brouillent : chrétiens dans le camp palestino-progressiste, oppositions entre les milices chrétiennes, entre les milices musulmanes, entre les milices chiites, entre des familles de notables… ». On aura bien compris, la situation est beaucoup complexe[14] qui n’y paraît.
  • L’intervention syrienne au Liban pour, notamment contrôler la résistance palestinienne au Liban.
  • L’intervention israélienne s’opposant à l’installation de l’OLP au Liban durant les années 1970.
  • Les Nations Unies ayant un rôle de médiateur, mais aussi d’intervenant notamment pour restaurer et maintenir la paix et protéger les populations civiles.
  • L’Iran, l’Irak intervenant de façon indirecte. Le premier facilite l’émergence du Hezbollah et s’oppose à l’intervention d’Israël. Le second, opposant de l’Iran et de la Syrie, est le fournisseur d’armes de certaines factions.

Ces facteurs entrainent une énième crise économique dans la région avec une dévaluation de la monnaie nationale, la livre libanaise. À cela s’ajoute une forte augmentation du taux de chômage. Ces évènements entrainent de nombreuses familles à rejoindre leurs proches déjà installés à l’étranger.

  • 5ème vague : 1990-présent

Cette période est la traduction de la fuite de l’intelligentsia, phénomène que l’on observe également aux Antilles françaises. La corruption, le népotisme, l’inflation, l’augmentation de la dette publique, le fort taux de chômage et la crise économique sont autant de facteurs justifiant cette volonté de quitter le pays dans l’optique d’un avenir meilleur. Également, les conflits entre le Hezbollah et Israël (on peut notamment mentionner le conflit de 2006 dit  » la Seconde Guerre du Liban  » ou « Guerre de Juillet » ) encouragent une partie de la population à rejoindre certains membres de leur famille se trouvant à l’étranger. La réaction tardive du gouvernement libanais à prendre en compte les doléances de la population et notamment la diaspora libanaise démontre son incapacité à renverser la tendance.

Les récentes revendications politiques et sociétales d’octobre 2019, la crise sanitaire actuelle, la crise économique et les catastrophes naturelles et humanitaires (notamment l’explosiondu 4 août 2020 ayant couté la vie à plus de 190 personnes) sont des éléments supplémentaires à la poursuite de la migration de la communauté. Peut-on alors parler d’une 6ème vague de migration ? On pourrait l’envisager.

Nonobstant, les différents facteurs énoncés au cours de la présentation des cinq grandes vagues de migration nous permettent de comprendre l’arrivée progressive de la communauté syro-libanaise aux Antilles…

Bibliographie (pour la 1ère partie)

Bacha, François El. « Liban/Histoire : La Grande Famine Du Mont-Liban Au Cours de La 1ère Guerre Mondiale ». Libnanews, Le Média Citoyen du Liban, 29 août 2020. https://libnanews.com/liban-histoire-dossier-grande-famine/.

Calmont, André, Justin Daniel, Didier DESTOUCHES, Isabelle Dubost, Michel Giraud, et Monique Milia. « Histoire et mémoire des immigrations en régions, Martinique – Guadeloupe ». Research Report. CRPLC, 2010. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01629750.

Confiant, Raphaël. Rue des Syriens. Paris: Folio, 2012.

« Divisions confessionnelles et lutte de classe au Liban – Revue Que Faire ? » Consulté le 30 septembre 2020. http://quefaire.lautre.net/que-faire/que-faire-lcr-no10-janvier-mars/article/divisions-confessionnelles-et.

« Divisions confessionnelles et lutte de classe au Liban – Revue Que Faire ? » Consulté le 6 octobre 2020. http://quefaire.lautre.net/que-faire/que-faire-lcr-no10-janvier-mars/article/divisions-confessionnelles-et.

France 24. « Grande Guerre : la famine oubliée qui tua un tiers des Libanais », 19 novembre 2014. https://www.france24.com/fr/20141117-grande-guerre-famine-oubliee-mont-liban-ottomans-premiere-guerre-mondiale-martyrs.

« La guerre du Liban (1975-1990) : entre fragmentation interne et interventions extérieures ». Consulté le 6 octobre 2020. https://www.lesclesdumoyenorient.com/La-guerre-du-Liban-1975-1990-entre-fragmentation-interne-et-interventions.

« Qui sont les druzes ? » La Croix, 14 août 2018. https://www.la-croix.com/Religion/Islam/sont-druzes-2018-08-14-1200961705.

Middle East Institute. « Syro-Lebanese Migration (1880-Present): “Push” and “Pull” Factors ». Consulté le 30 septembre 2020. https://www.mei.edu/publications/syro-lebanese-migration-1880-present-push-and-pull-factors.


[1] Citation issue d’une entrevue accordée en 2012 pour le journal « Jeune d’Afrique » à l’occasion de la parution de son nouvel ouvrage intitulé « Rue des Syriens » aux Éditions Folio.

[2] Écrivain et universitaire martiniquais.

[3] En 1880 en Martinique.

[4] Nous y reviendrons ultérieurement.

[5] Middle East Institute prend comme date de départ l’année 1880.

[6] Subdivision de l’Empire Ottoman.

[7] Écrivain, activiste socialiste d’origine libanaise.

[8] Pour rappel, la Première Guerre mondiale débute en 1914 pour prendre fin en 1918.

[9] Alliance militaire réunissant la France, la Grande-Bretagne et la Russie impériale pour faire face à Triplice regroupant l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie.

[10] Nommé par le Sultan Mehmed V (sultan ottoman et calife de l’Islam), Ahmed Djamal Pacha de son nom complet est un chef militaire ottoman. Il est impliqué dans le génocide arménien, assyrien et grec pontique. Opposé au nationalisme arabe en Syrie et au Liban, il est surnommé le « Boucher ».

[11] Ancêtre des Nations Unies.

[12] La première vague de migration fut marquée par un départ important de la gente masculine. La seconde vague se distingue par un taux de départ important de femmes ayant comme souhait de rejoindre leurs époux se trouvant déjà à l’extérieur du territoire.

[13] Parti politique nationaliste syrien préconisant la création d’une grande nation syrienne créé à Beyrouth en 1932. Cette grande nation syrienne comprend l’inclusion du Liban, la Syrie, la Palestine, la Jordanie, l’Irak, le Koweït, la Chrypre, le Sinaï en Égypte, la Cilicie en Turquie et le Chatt-el-Arab en Iran.

[14] « II – Un territoire fragmenté et contrôlé par les milices ».

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